Auteur : 
Philippe Mille

 

On a coutume de penser trop souvent que l'art dans l'entreprise n'est

qu'un élément de satisfaction personnelle de ses dirigeants. Qu'il n'est

qu'un objet d'affichage pour les visiteurs et concurrents. Ou bien qu'il

participe de la logique de défiscalisation par l'achat d’œuvres d'art. Tout 

cela est vrai, mais n'est rien au regard de ce que l'art dans

l'entreprise peut apporter !

 

Confrontées à la concurrence mondiale sur leurs prix et leurs savoir-faire, à la récurrence des crises économiques, à la pression des enjeux sociaux et environnementaux, à la crise de sens, être les "meilleures" ne suffit plus. Désormais, l'entreprise doit se démarquer, innover, se singulariser et modifier profondément son image dans l'optique d'un développement dans la durée.

Trop peu engagé aujourd'hui dans nos pays latins, l'accueil d'artistes en entreprises et les propositions créatives qui en découlent sont l'occasion de faire émerger des formes uniques, atypiques et inhabituelles. Parce que l'artiste se démarque par nature du fait de sa singularité d'inspiration et de son originalité de création, n'est-il pas légitime de se demander si l'inclusion de l'art en entreprise n'est pas un outil d'aide à sa transformation ?

En parodiant quelque peu les propos d'Henry Ford, formulons l'hypothèse que la prise en compte du sensible, du non-dit, de ce qui fait la valeur métier et savoir-faire, le questionnement sur l'organisation, les modes de décision, le développement de l'innovation, l'ouverture sur le territoire local ou les territoires plus éloignés, reste difficile à appréhender par les seuls outils financières, commerciaux, marketing ou de gestion des ressources humaines classiques. L'entreprise peut certes préférer en rester là et ne pas cherche plus loin ce qui pourrait réveiller les humeurs et les rancœurs parmi ses salariés, qui interrogerait le développement acquis de ses marchés et de ses produits ou qui remettrait en question ses métiers et ses savoir-faire. Elle s'expose pourtant à court et moyen termes à ne pas prendre en compte ce qui constitue l'histoire et l'identité de l'entreprise, la culture commune, la plus-valu du produit dont on sait de plus en plus que le prix n'est pas le seul élément constitutif de l'acte d'achat au regard de l'évolution sociale.

La création artistique peut être alors appréhendée comme une matière souple et complexe, malléable et adaptable à la diversité des situations pour révéler des réalités non visibles, des non-dits, des fonctionnements non assumés, avant d'être le catalyseur de mobilisations, de réflexions communes, de solutions et d'évolutions positives à l'entreprise. L'art constitue pour l'entreprise un fantastique ressort pour sortir de ses habitudes, entrevoir d'autres possibles et formuler des propositions nouvelles qui favorisent le renforcement de la stratégie entrepreneuriale.

L'art est un facteur de valorisation de la culture d'entreprise

pour renouer avec son identité, son histoire et ses

valeurs professionnelles communes

 

Comme une opération de la hanche, les réorganisations de services et d'équipes de salariés restent toujours douloureuses malgré les apparences. Avec les fusions d'entreprises, elles nécessitent de reconstruire une identité, une histoire commune où les valeurs de l'entreprise sont à partager entre les collaborateurs. La culture d'entreprise dont il s'agit doit se refonder et se consolider autour d'actes partagés et vécus de façon positive. La démarche de création artistique devient alors une opportunité à mobiliser l'ensemble des salariés autour d’un projet qui interroge la place de chacun dans l’entreprise, les valeurs individuelles et collectives, les relations interpersonnelles, l’appartenance à un groupe pour renforcer un " mieux être au travail".

L'art reste une garantie pour entamer une démarche disruptive

 au sein de l'entreprise afin de la rendre plus innovante

dans son organisation, sa prise décision et ses métiers

 

Il est trop souvent fait le procès à l'artiste de sa déconnexion à la réalité du monde, à ses nécessités pratiques. C'est parce qu'il prend des chemins de traverses, pour donner des réponses à cette réalité, qu'il peut paraître déconnecté. Autrefois raillé pour cela, il entre désormais dans le champ de l'innovation disruptive permettant d'apporter bien des réponses à l'évolution des esprits et des pratiques dans l'entreprise et l'industrie. Rappelons qu'un artiste est un travailleur comme les autres, avec ses techniques et son savoir-faire, qui à la différence des autres travailleurs outre-passe cependant les règles pour créer; c'est là tout son intérêt. La démarche de création artistique devient alors une opportunité pour réinterroger les modes de production, d’organisation, les usages et les habitudes de travail, pour stimuler la réflexion, l’intuition et l’invention, afin de renforcer les initiatives personnelles et l’innovation collective.

L'art agit en profondeur pour permettre à l'entreprise

de valorisation ou renouveler son image,

ses partenariats et sa clientèle

 

La responsabilité sociale et environnementale (RSE) de l'entreprise confirmée par la loi est un fait social et territorial que celle-ci aurait tord de négliger au moment de la prise en compte croissante du produire local, du produire français et de la valorisation du circuit court. Les entreprises et grands groupes patrimoniaux qui ont marqué l'histoire de leurs régions sont pléthores, mais ont été chahutées par les reprises et rachats divers qui ne doivent pas faire oublier le lien entre l'entreprise et son territoire. La notion de "village planétaire" que mentionnait Jacques Attali constitue par extension l'assurance que pour se développer à l'extérieur l'entreprise doit au par avant bien se développer localement. Ceci donne également au produit une valeur terroir qui ne nuit en rien à la dimension internationale de certains d'entre eux. La démarche de création artistique accompagne alors le questionnement de l'entreprise au regard de sa responsabilité sociale dans sa relation aux territoires et à ses acteurs, à ses habitants, pour renforcer ou renouveler son image, pour nourrir ses partenariats et élargir sa clientèle.

L'art est un facteur d'acculturation pour ses cadres

et ses salariés propice au développement

de l'entreprise à l'international

 

Enfin, la démarche de création artistique est également une opportunité pour cultiver son savoir-être vis-à-vis de futurs clients et partenaires étrangers afin d'aborder plus sereinement son développement à l’international. Comme un particulier qui prépare un voyage à l'étranger, ou plus encore un futur négociateur qui s'arme d'arguments pour convaincre de potentiels partenaires ou futurs clients, la connaissance des sensibilités culturelles, des us et coutumes, des modes de fonctionnement de ses interlocuteurs est plus qu'un avantage; c'est une nécessité si l'on veut conclure par un accord. L'accueil d'artistes issus du pays cible dans son entreprise, parce qu'ils sont de ce pays et qu'ils disposent de qualités d'observation et d'expression augmentées, constitue un élément de préfiguration et de préparation pour les cadres et salariés. La mise en condition n'est que plus aisée et favorise une acculturation propice à la meilleure compréhension et interprétation des relations avec ses futurs partenaires et clients. Cela peut également ouvrir vers des projets plus structurants forgeant des relations commerciales fortes et durables.

 

Une méthodologie qui favorise la transparence et le

dialogue entre les acteurs de l'entreprise sur la base

d'un contrat de confiance et de responsabilité

 

Quels que soient les objectifs de l'entreprise, s'engager dans une démarche d'accueil d'artistes en résidences réclame de la part de l’ensemble des cadres et salariés, et bien entendu du ou de la dirigeant-e, une capacité réelle à élaborer et entretenir de nouvelles relations. Pour être bénéfique à l'évolution de l'entreprise, chacun devra être disposé à s'interroger, voire à modifier ses processus d'action, de décision et les porter au delà de la durée d'accueil. Cette intention devra être explicitée, objectivée et programmée dans le temps avec l'ensemble des membres. Le projet devra être évalué et ajusté au fur et à mesure de sa mise en place. Pour sa part, l'artiste sera libre de ses expériences et innovations créatives pour l'intérêt artistique et de l'entreprise. Il est à préciser que la réciprocité et la qualité des échanges entre l'artiste et les acteurs de l'entreprise reste un gage de réussite du projet de résidence vis-à-vis des objectifs assignés et fixés par convention.

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